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 Une histoire linguistique de la nomenclature botanique occidentale          


Travaux et projet scientifique de Philippe Selosse

  1. PROBLEMATIQUE : NOMENCLATURE ET COGNITION
  2. METHODE : LINGUISTIQUE ET EPISTEME
  3. REALISATIONS
  4. PERSPECTIVES : VERS UNE HISTOIRE DE LA NOMENCLATURE BOTANIQUE


A. PROBLEMATIQUE : NOMENCLATURE ET COGNITION

La problématique à l'origine de mes travaux présents et futurs s'énonce simplement : dans le cadre d'une approche cognitive des rapports entre langage et pensée, quelle est la spécificité de la nomenclature botanique occidentale dans ses liens aux conceptualisations qu'elle recouvre ?

Solution des systématiciens et des anthropologues
Depuis 1753, date de parution du Species Plantarum de Linné, la nomenclature botanique est considérée comme scientifique, régie par des règles que prescrit régulièrement le
Code International de Nomenclature Botanique, depuis le XIXe siècle. Binominale, pure désignation et universelle, la nomenclature botanique linnéenne, dans sa corrélation à la taxinomie, est habituellement opposée aux nomenclatures des parataxinomies ou classifications populaires qui seraient, elles, dénuées de règles. Culturelles, utilitaires et variables, les nomenclatures dites populaires se distingueraient en tout point de la nomenclature scientifique. Telle est la vision qu'en donne la systématique actuelle. Depuis une trentaine d'années, ethnolinguistes et anthropologues retravaillent les nomenclatures et classifications écartées du champ scientifique. De l'Antiquité au Moyen-ge, ils mettent en évidence structures et modèles propres à d'autres modes de catégorisation et donnent une image plus exacte des nomenclatures populaires. Leur apport majeur n'est pas moins, lui aussi, partiel et rigide. C'est ainsi que, quelle que soit la position adoptée, une place infime est ménagée aux modèles des XVI-XVIIIe siècles (avant le Systema Naturae de Linné en 1735) : d'un côté, les anthropologues les qualifient de scientifiques et s'en désintéressent ; d'un autre côté, les systématiciens les classent parmi les conceptualisations préscientifiques et n'y voient qu'une pratique populaire améliorée.
Reformulation de la problématique
De telles approches, schématiques et binaires, soulèvent de nouvelles et nombreuses questions, élargissant le champ de la problématique : à quels critères se réfère-t-on pour qualifier une pensée ou une nomenclature de populaire, de scientifique ? Qu'est-ce qu'un modèle scientifique, qu'il soit classificatoire ou nomenclatural ? Est-il légitime de considérer que les modèles populaires et préscientifiques rendent moins compte de la réalité que de leur conception du monde, par quoi ils s'opposeraient à une vision scientifique ? Est-il fondé de regrouper ainsi plus de deux siècles de conceptualisation du divers végétal ou de réalisation nomenclaturale ?


B. METHODE : LINGUISTIQUE ET EPISTEME

Hypothèses de travail
Pour tenter de répondre à ces questions, je pose pour hypothèses de travail les trois propositions suivantes :
  1. la nomenclature botanique est à mettre en relation avec un mode de traitement de la diversité végétale, quelle que soit l'époque (ainsi, le mode de traitement actuel, la taxinomie, forme avec la nomenclature ce que l'on appelle la systématique) ;
  2. la nomenclature botanique n'est pas un pur outil de désignation, d'étiquetage ;
  3. les objets nommés par la nomenclature ne sont pas des réalités mais des concepts.
Autrement dit, populaire ou scientifique, la nomenclature botanique n'est jamais conceptuellement neutre et ne peut être interprétée avec justesse que par la prise en compte de la configuration du savoir dans laquelle elle a été élaborée. J'ai donc construit un projet qui s'inspire du concept opératoire de "configuration du savoir" ou épistémè défini par
Foucault (1966).
Étapes de la recherche
Tel que je l'ai défini, ce projet s'articule en trois étapes : (1) mettre à jour chaque configuration du savoir (ou épistémè) propre à une époque donnée ; (2) puis comprendre les conceptualisations particulières touchant aux plantes, i.e. les modes de représentation populaire ou paradigmes scientifiques, et la façon dont ils s'insèrent dans l'épistémè ; (3) enfin, s'attacher aux nomenclatures et analyser comment elles prennent en charge, ou s'inscrivent dans, les différentes conceptualisations et de quelle façon elles relèvent d'une épistémè.
Pluridisciplinarité de l'approche
Pour comprendre finement une épistémè, une approche pluridisciplinaire me semble requise. En conséquence, ma méthode passe au crible toutes les données propres à révéler cette épistémè ainsi que la conceptualisation en oeuvre dans l'approche de la diversité végétale : j'ai ainsi pris en considération toutes les réalisations (herbiers, ouvrages imprimés et manuscrits, correspondance...) et un ensemble de disciplines (médecine, philosophie, botanique) dont l'autonomie ne sera acquise qu'à l'époque moderne. La pluralité des données implique de recourir à autant de méthodes et de pratiques : celles de l'historien des idées et des sciences, du philosophe, du philologue (déchiffrement et établissement des textes manuscrits), de l'informaticien (traitement de dizaines de milliers de données), du botaniste (utilisation des données des herbiers), etc. Ce travail accompli, je privilégie le dernier temps de la recherche, reposant sur une méthode résolument linguistique, appliquée à un corpus jusque-là négligé à cet égard : la nomenclature.
Traitement linguistique des données
L'étude strictement linguistique de la nomenclature présente plusieurs particularités originales :
  • conduite à tous les niveaux (morphologie, syntaxe, sémantique, pragmatique), elle permet, d'une part, de dégager la structure d'une nomenclature sans la réduire à une simple liste de dénominations autonomes désignant des plantes ; d'autre part, de valider en retour les hypothèses émises sur telle épistémè ou sur tel mode de conceptualisation ;
  • réciproquement, la prise en compte de l'épistémè évite l'écueil traditionnel d'une interprétation a priori des données nomenclaturales, telle celle du néo-latin de la Renaissance appréhendé comme le latin classique ;
  • ce mouvement de va-et-vient entre épistémè et nomenclature participe de l'intégration du cognitif dans l'approche linguistique ;
  • une analyse comparative en diachronie des structures linguistiques est seule à même de révéler la diversité des systèmes nomenclaturaux, contribuant à échapper à une présentation des nomenclatures tout aussi schématique que celle des modèles classificatoires.


C. REALISATIONS

Définition d'un corpus : la botanique entre 1530 et1753
Pour répondre aux problématiques posées en (A), il faut donc sortir de l'alternative réductrice opposant le populaire subjectif au scientifique objectif et reprendre intégralement l'étude de la nomenclature dans sa relation à l'appréhension du divers végétal. Pour entreprendre ce vaste projet, il m'a paru judicieux de travailler sur la période transitoire des XVI-XVIIIe siècles que l'on écarte généralement et que je délimite grossièrement par la parution des ouvrages majeurs de Brunfels (1530) et de Linné (1753). C'est par l'étude de ces deux siècles, qui présentent l'élaboration et la maturation de nouveaux concepts (classificatoires, nomenclaturaux), que je pense pouvoir réaliser mon projet : reconstituer et dresser une histoire des modèles de conceptualisation de la diversité végétale ; et confronter cette analyse à ce que délivre l'étude linguistique de la nomenclature.
Première application : l'oeuvre de Caspar Bauhin (1560-1624)
L'oeuvre de Caspar Bauhin, située à la fin du XVIe siècle, m'a paru convenir tout particulièrement pour ces recherches, puisque Bauhin
  • est homme de synthèse résumant les acquis méthodiques de la Renaissance (concepts, herbier) ;
  • est donné pour l'inventeur des concepts de méthode, de genre et d'espèce ;
  • est considéré comme le précurseur de Linné par la mise au point d'une nomenclature binaire, voire binominale, et par l'utilisation d'une terminologie dont Linné reprendra une grande partie dans ses futurs binômes.
Cette oeuvre a fait l'objet de mon travail de doctorat (Selosse, 2002a), qui a donc consisté, selon la méthode définie :
  • à dresser une bibliographie la plus exhaustive possible de l'oeuvre de Caspar Bauhin (imprimés, manuscrits, correspondance, herbier) et de ses correspondants scientifiques ;
  • à prendre en compte le plus grand nombre de sources, botaniques ou philosophiques, tant parmi les auteurs de l'Antiquité (Pline, Théophraste, Dioscoride, Galien, Platon et Aristote) que parmi ceux de la Renaissance (Cesalpino, Mattioli, Lobel, Daléchamps, Dodoens, Fuchs, Brunfels, Bock...) ;
  • à considérer de près l'histoire des institutions universitaires et de leurs programmes (Bâle, Montpellier), l'histoire des hommes (les Bauhin, les Platter, Rondelet, Gesner...) et l'histoire des crises religieuses (Réforme) ;
  • à informatiser toutes les données nomenclaturales tirées des imprimés ou déchiffrées dans les manuscrits (de Besançon ou de Bâle - étiquettes de l'Herbier) ainsi que les données botaniques (identifications de l'herbier par Linné, Candolle...) ;
  • à pratiquer une étude linguistique structurale de la nomenclature, une fois construite la base de données linguistiques et botaniques
.
Résultats en histoire des sciences : l'épistémè de la Renaissance
Le premier type de résultats délivré par mon travail concerne l'épistémè et la conceptualisation propre aux herboristes et botanistes de la Renaissance : j'ai dégagé quelques caractéristiques majeures qui font nettement du stade préscientifique un cas particulier à appréhender en soi, dans sa spécificité. Représentation complexe à la fois linéaire et en "toile", approche aristotélicienne définitoire et dynamique, concept de classement et non de classification, prototypie et éponymie platonicienne... constituent autant de caractéristiques qui placent cette pensée dans le domaine scientifique tout en la rattachant clairement aux pratiques populaires.
Résultats en linguistique : la nomenclature à la Renaissance
Le second acquis touche à la nomenclature [LIEN]. J'ai conduit une étude linguistique sur des corpus très volumineux (plusieurs dizaines de milliers de dénominations que j'ai réunies en une banque de données [LIEN]), jusqu'alors ignorés des onomasticiens comme des ethnolinguistes et botanistes. Cette étude a mis à jour diverses particularités : mobilité, resserrement et récursivité des constituants syntagmatiques, modifications casuelles, rôle des déictiques, dimension prédicative, synonymie et éponymie, créations lexicales, ambiguïtés insoupçonnées. Ces particularités ne peuvent s'interpréter en termes de simple désignation nomenclaturale ni dans le cadre d'une appréhension populaire ni dans celui d'une appréhension scientifique. Loin d'être simplement pratique et désignative, la nomenclature, par ces particularités, transcrit très fidèlement la conceptualisation du réel végétal délivrée par la reconstitution de l'épistémè. Réciproquement, l'épistémè a permis une juste compréhension des structures nomenclaturales (Selosse, 2002b, c et d) : comparatifs de l'adjectif ou composés adjectivaux par exemple ne sauraient être traduits dans la nomenclature néo-latine de Caspar Bauhin et de la Renaissance comme en latin classique.

D. PERSPECTIVES : VERS UNE HISTOIRE DE LA NOMENCLATURE BOTANIQUE

Contre toute approche a priori, soit en termes simplistes de populaire vs scientifique, soit en termes de taxinomie (vs classement), soit en termes de latin classique (vs néo-latin), il apparaît donc nécessaire de poursuivre l'étude commencée pour construire des catégories a posteriori et de tenter de parfaire la description et la construction du modèle des relations conceptualisation/nomenclature.
Développements en histoire des sciences et des idées
Dans un premier temps, j'achèverai la description du modèle de la Renaissance : _ en complétant le corpus bauhinien par la mise à contribution de tous les imprimés et manuscrits botaniques auxquels je n'ai pas encore eu accès (Anguillara, 1593 ; Bauhin, 1598) et par l'analyse de la nomenclature anatomique du savant bâlois, en respect de l'épistémè de la Renaissance qui ne livre jamais qu'une pensée tissée, insécable en champs disciplinaires modernes ; _ en ouvrant le corpus aux autres nomenclatures botaniques de la Renaissance, en particulier celle latine de Jean Bauhin (1650-1651) avec lequel Caspar entretenait des liens scientifiques très étroits, et celles, latine et française, de l'Historia Lugdunensis (Daléchamp et alii, 1587 ; 1615) pour mesurer les ressources propres à la langue latine en particulier ; _ en intégrant les recherches actuelles sur les herbiers anciens, qui recèlent de nombreuses étiquettes à étudier. Ma participation au déchiffrement de l'herbier de Caspar Bauhin et à son identification (en collaboration avec
Heinz Schneider de l'Université de Bâle), à la datation d'un herbier de la Renaissance récemment découvert à Alençon (Foucher, 2001) ou au colloque de l'AFECV sur l'utilité des herbiers (Lyon, novembre 2002), oeuvre en ce sens.

Dans un second temps, je commencerai à travailler à la description de modèles postérieurs, tels ceux de la fin du XVIIe siècle (Morison, 1672 ; <1690-1699>, 1715 ; Ray, 1686, 1688, 1704 ; Rivin, 1690 ; Tournefort, 1694), puis ceux du XVIIIe siècle, Linné compris.
Développements en linguistique
En ce domaine, les apports seront essentiellement cognitifs, du fait que la nomenclature, bien que construite volontairement, est un corpus d'une grande pertinence pour qui veut comprendre une part des mécanismes cognitifs investis en langue. L'objectif sera de construire et comprendre le modèle nomenclatural progressivement exhumé en le comparant aux modélisations des linguistes qui travaillent sur la langue populaire, tel celle des "schémas conceptuels intégrés" de
M.L. Honeste (Université de Saint-Etienne) ;
Développements en biologie
Enfin, participer pratiquement à l'élaboration d'une nouvelle nomenclature, en collaboration avec des biologistes, constituerait l'application ultime de ces recherches. Le paradigme évolutionniste actuel se cherche une nouvelle
nomenclature, non contraignante par le genre comme l'est la nomenclature linnéenne (Brown, 1999 ; Pleijel et Dayrat, 2000). A cet égard, il me semble évident que penser le plus finement les anciennes nomenclatures, discerner le plus exactement possible comment une utilisation particulière de la langue a pu servir une pensée, "populaire" ou (pré-)scientifique, est d'un enjeu essentiel : une réflexion sur les modes de penser anciens permettrait sans doute, soit d'éviter certaines erreurs commises par le passé, soit de reprendre des concepts en les modifiant en fonction de nouveaux besoins. Une Histoire de la nomenclature botanique, son corpus, ses concepts, reste à écrire tout comme l'Histoire de la prochaine nomenclature du vivant reste à penser.


Contact : Ph. Selosse

Références

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BAUHIN, C., 1598, Petri Andreae Matthioli Opera, quae exstant omnia [P. A. MATTHIOLE auct.], Frankfurt am Main, Bassaeus.
BAUHIN, J., CHERLER, J.-H., 1650-1651, Historia plantarum universalis, nova et absolutissima, 3 vol., Yverdon, Chabrey.
BERLIN, B., 1972, "Speculation on the growth of botanical nomenclature", in Language and Society, vol. 1, pp. 51-86.
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BRUNFELS, O., 1530, Herbarum Vivae Eicones, Argentorati, apud J. Schottum.
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DUBOIS, D., & alii, 1991, Sémantique et cognition. Catégories, prototypes, typicalité, Paris, CNRS, Sciences du langage.
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PLEIJEL, F., DAYRAT, B., 2000, "De l'évolution dans la nomenclature ?", in La Recherche, n°333, juillet-août, pp. 48-50.
RAY, J., 1686, 1688, 1704, Historia Plantarum, 3 vol., Londini, typis M. Clark, prostant apud H. Faithorne.
RIVIN, A.Q., 1690, Introductio Generalis in Rem Herbariam, Lipsiae, typis C. Guntheri.
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SELOSSE, Ph., 2002b, "Pour une phytothérapie de la polysémie prépositionnelle", in Actes du Colloque international Adpositions de mouvement, K.U. Leuven (Belgique), 14-16 janvier 2002, à paraître
SELOSSE, Ph., 2002c, "La linguistique au secours de l'histoire des sciences : le cas de la nomenclature botanique à la Renaissance", Colloque international Latin et langues techniques, Centre A. Ernout, 3-5 juin, à paraître
SELOSSE, Ph., 2002d, "Deux outils pour traduire le néo-latin scientifique : le miroir aux alouettes du latin classique vs la lumière de l'épistémè", Colloque international Points communs : linguistique, glottodidactique, traductologie, Université de odz (Pologne), 6-8 juin, _ paraître
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